A Saint Gengoux, les saccages ont succédé à… une mobilisation pour le patrimoine et le bien commun !

Quand l’histoire locale correspond à l’histoire nationale

Saint Gengoux le National 1974

 

L’affaire de Saint Gengoux ne cesse de gagner en épaisseur et en exemplarité. L’histoire de la formation de la vallée, l’histoire de l’implantation des hommes et de la formation de la cité, la situation rare d’une vieille cité dans l’espace d’une tête de bassin versant, la brutalité des destructions récentes et, justement, les dessous de l’histoire contemporaine – pas seulement locale – qui commencent à se dévoiler, tout en soulevant de nouvelles questions…

 

Découverte d’un document qui dévoile l’histoire exemplaire de la régression radicale qui a brutalement succédé à une mobilisation pour le patrimoine et le bien commun. Ce qui achève de démontrer que la destruction du patrimoine et la destruction de la tête de bassin versant ont progressé parallèlement.

Sites et Monuments octobre – novembre – décembre 1974 – n°68, revue de la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France (SPPEF), pages 34, 35, 36

Saint Gengoux-le-Royal

à découvrir…

Saint Gengoux-le-Royal, cité médiévale…

Aujourd’hui, Saint-Gengoux-le-National, à l’écart des grands itinéraires routiers, entre Chalon-sur-Saône, Cluny et Tournus, offre au visiteur qui a su le trouver une structure qui n’a que peu évolué depuis le Moyen-Age, du moins en son centre. Cité à découvrir, elle l’est à de nombreux titres. La première visite est un étonnement constant ; l’oeil passe d’une fenêtre à meneaux à une échauguette, d’une maison à pans de bois au clocher, roman comme il se doit.

Les visites suivantes n’en sont pas moins riches en découvertes et, à chaque fois, de nouvelles « trouvailles » viennent s’ajouter à ce que l’on connaissait déjà.

Avant de parler plus longuement de cette ville si riche, et qui laisse malheureusement sommeiller ses trésors, il serait bon d’évoquer quelques points d’histoire.

Si l’existence de Saint-Gengoux à l’époque gallo-romaine n’est pas fortement attestée, elle apparaît en revanche, en 950, dans une charte de l’abbaye de Cluny.

C’est Louis VII qui donna aux habitants de Saint-Gengoux l’autorisation d’élever des fortifications. Ce droit fut confirmé en 1200 par Philippe Auguste. Douves et murs d’enceinte protégeaient alors le château et son donjon, édifié en 1206. Celui-ci, qui aurait été flanqué de quatre tourelles, fut rasé sous Henri IV. L’enceinte fortifiée comptait quatorze tours reliées par le chemin de ronde. A l’intérieur de la ville, de nombreuses tours et maisons à échauguettes complétaient le système de défense. Système d’ailleurs peu efficace, puisque Saint-Gengoux n’a jamais su résister à aucun siège.

Des quatorze tours de jadis, seules deux subsistent *, au nord, reliées par un rempart qui se prolonge à l’ouest.

Les règnes de Charles VIII et de Louis XIII virent l’extension du bourg, avec l’apparition de rues « corporatives » : rue des cordiers, rue des bouchers, rue des chapeliers, rue des tanneries, etc.

En 1789, on comptait 1 449 habitants à Saint-Gengoux. Il en reste environ 1 100 aujourd’hui.

La structure de la vieille ville n’a que peu évolué depuis l’époque médiévale. Quelques adjonctions malheureuses, bien sûr… Quelques réparations, plus utiles qu’esthétiques ont été faites ici et là, mais l’essentiel subsiste. Des maisons se sont adossées aux fortifications, s’y sont même parfois incrustées. Mais l’essentiel est là, pour qui sait voir et admirer.

En 1973, un espoir naquit. Une association de sauvegarde et de mise en valeur se constituait, sous l’impulsion de quelques jeunes du pays. Grâce à l’impulsion de l’Union R.E.M.P.A.R.T., où sont affiliées également les équipes qui ont sauvé également l’église du Puley et celle de Saint-Hyppolite, un chantier de jeunes bénévoles s’ouvrait en août 1973 et commençait le dégagement et la consolidation des remparts. Dans le même temps, des relevés architecturaux était commencés, afin d’avoir un programme d’ensemble permettant d’aboutir à une proposition permanente de sauvegarde. Cet effort se poursuivait en 1974, avec la restauration des voûtes d’une ruelle médiévale, quelques travaux aux remparts, et la poursuite de l’étude de la ville.

La tâche est immense et ingrate. Les plus beaux joyaux, les monuments du XIV°, du XV° siècle, les plus abondants, sont des propriétés privées auxquelles les jeunes n’ont pas accès, le travail bénévole ne pouvant s’effectuer qu’au bénéfice des communes et collectivités publiques. Une maison du XIV° siècle devait pourtant devenir le siège de l’association. Pour des raisons mal déterminées, la vente au franc symbolique qui devait avoir lieu n’a pu aboutir.

Plus grave encore, des démolitions sont actuellement envisagées. En particulier celle de l’hospice, qui abrite les anciens de Saint-Gengoux. Magnifique bâtisse du XVII° siècle, qui se trouve face à un ancien couvent de la même époque, servant aujourd’hui de foyer rural. L’ensemble, qui est situé à l’une des entrées de la ville, est très homogène. La mairie, qui semblait vouloir adopter une politique de conservation et d’entretien des édifices anciens, a pourtant accepté immédiatement le projet de démolition. L’architecte des Bâtiments de France ne pouvait qu’en faire tout autant et donnait son accord à un projet fade, sans style, sans proportions et sans caractère. Il était pourtant facile de conserver le bâtiment actuel, en l’agrandissant sur l’arrière, ce qui était alors invisible et permettait de résoudre le problème posé par l’extension.

La démolition de cet édifice serait un premier pas. Comme dit le proverbe : « c’est le seul qui coûte ». Partant de là, tout peut arriver, et ce joyau qu’est Saint Gengoux, qui ne demande qu’à se révéler, risque de disparaître morceau par morceau. Déjà, il y a deux ans, un remblaiement qui devait cacher les remparts, a été évité de justesse. Aujourd’hui, la menace est plus grave. C’est un choix qui doit être fait.

J.-P. Thorreton

* Il en est une troisième, à l’ouest, qui est une tour-porte avec un beau passage voûté. Quadrangulaire, elle est peu connue car, privée de sa couverture, elle ressemble à une grosse maison.

Article essentiel puisqu’il rapporte qu’au début des années 1970, à Saint Gengoux même, bien avant Villa Vallis (d’après les rares témoignages recueillis), s’épanouissait une conscience de l’importance du patrimoine (relation à la genèse du pays et à l’histoire des anciens, plaisir de vivre, potentiel de la cité…), et qu’un mouvement s’affirmait « sous l’impulsion de quelques jeunes du pays« .

 

Article important puisqu’il témoigne de premiers efforts prometteurs : le blocage d’un projet destructeur, des travaux de restauration, une étude… Quel contraste avec l’adhésion actuelle aux pires projets !

 

Puis, en plein élan, dans ce lieu de longue installation où tout avait toujours été pensé en fonction de l’environnement, sans doute  pour « moderniser » tout ça en s’inspirant de la négation même de l’urbanisme – la banlieurisation, les administrations et les élus ont entrepris de casser la cité médiévale et sa campagne.

 

– Pourquoi et comment l’éveil pour le bien commun a-t-il été vaincu ?

– Que sont devenus « les jeunes » motivés d’alors ?

 

Cet article est aussi très important parce qu’il prévient contre la dérive déjà amorcée par une administration déprédatrice et des élus bien vite oublieux de leurs responsabilités vis à vis du patrimoine et, plus généralement, de l’intérêt général et de l’avenir. 

 

Il est tout aussi remarquable d’apprendre que les fonctionnaires chargés de protéger le patrimoine contre les entreprises nuisibles – les Bâtiments de France – ont trahi leur fonction et se sont couchés sans combattre. Cela confirme ce qui nous avait été rapporté et correspond aux abandons de postes des administrations responsables de l’eau et de l’environnement.

 

Mais où est passé « l’Etat de Droit » au service de l’intérêt général ?

J.-P. Thorreton avait mille fois raison d’alerter contre la disparition « morceau par morceau« . Ainsi progresse la prédation du bien commun et le démembrement des ensembles historiques, architecturaux, écologiques. Ainsi le sens est-il perdu presque insensiblement, augmentant la perte de la mémoire et de la conscience, permettant aux successeurs des premiers saccageurs de commettre pire encore dans l’indifférence générale.

On n’ose imaginer ce que seraient devenues la cité médiévale et sa campagne sans les éveils successifs de l’intérêt pour le bien commun et les résistances opposées aux prédations destructrices !

A la lumière de ce témoignage venu des seventies (42 ans !), les années d’enthousiasme et d’espoir, époque où la culture de l’écologie et du patrimoine était partout portée par un mouvement social, on voit mieux à quel point, à Saint Gengoux, tous les efforts positifs ont été compromis, balayés, retournés. Il s’agit d’une inversion complète. Une inversion brutale puisque, quelques années plus tard, les belles maisons du XVII° allaient être rasées et, au sortir du même faubourg, 1 kilomètre de ruisseau, de bief de moulin, avec leur belle ripisylve arborée, anéantis, et l’eau, vidée de toute vie, enterrée dans une buse ! Depuis, un autre pâté de maisons médiévales a été dévasté et, avec son attractivité, la cité a perdu une quarantaine de commerces, dont plusieurs auberges et restaurants.

La destruction des maisons médiévales et renaissances est particulièrement révélatrice car elle intervient à une époque où, enfin, le patrimoine architectural est partout ailleurs objet d’attention. Pire, plutôt que de provoquer une prise de conscience et, par exemple, une réaction des élus, la fièvre destructrice n’a fait que se renforcer. La perte de la culture défendue par les jeunes Jouvenceaux des années 1970 est flagrante. C’est au point qu’aujourd’hui presque plus personne n’ose défendre la cité, son eau et ses paysages.

 

– Qu’est-il arrivé aux défenseurs de la cité médiévale ?
– Qu’est-il arrivé à la population ?

– Comment l’incompréhension et le mépris pour le patrimoine architectural et l’écosystème ont-ils pu succéder à l’éveil – et si vite ?
– Comment les destructeurs fanatiques ont-ils pu supplanter ceux qui proposaient de protéger et d’améliorer, de mettre en valeur ?
– Pourquoi une telle régression ?
– Quelles forces ont été à l’oeuvre pour renverser ce mouvement ?
– Et comment ces saccages n’ont-ils pas soulevé l’indignation hors de Saint Gengoux et jusqu’au niveau national ?

 

Comment ne pas corréler cet effondrement de la conscience du bien commun, et de sa défense, à l’étouffement du grand mouvement culturel des années 1960/70la nouvelle gauche – qui, en restaurant la culture du vivant, avait stimulé la conscience du patrimoine et de l’écologie, tout en alertant contre les destructions de la globalisation capitaliste en cours ? La simultanéité et les correspondances sont troublantes. La similarité des conséquences, tout autant (1). L’effacement de la mobilisation observée par J.-P. Thorreton, à Saint Gengoux le National, serait-il une traduction de l’opération développée à très grande échelle pour vaincre les résistances à l’ultra-libéralisme ? Saint Gengoux, un exemple local de ce qui s’est passé dans tout le pays ?

le collectif de sauvegarde


(1) Les amoureux du patrimoine étaient impliqués dans la nouvelle gauche écologiste des années 1960/70. L’un des précurseurs du mouvement, Bernard Charbonneau en a témoigné :
« (…) A ses débuts, surtout après Mai 68, ce mouvement a été le fait de personnes marginales, comme Fournier, de groupes de jeunes* et de quelques sociétés (Maisons Paysannes de France, Nature et Progrès, etc. **), réagissant spontanément à la pression grandissante de la croissance industrielle. Nouveauté des thèmes, marginalité, spontanéité du mouvement, ce sont là les signes d’une véritable révolution (rupture dans l’évolution) en gestation. (…) »

* comme La Semaine de la Terre

** Etudes et Chantiers aussi

Et Charbonneau embrayait sur une mise en garde contre les manoeuvres que « la caste dirigeante » avait déjà « mis en train en 1970 » pour récupérer et détourner le mouvement en remplaçant ses acteurs par des « notables (qui) ne sont pas par hasard à ce rang«  (la suite de l’histoire a été écrite par Guy Hocquenghem : Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary).
L’article de Bernard Charbonneau
: Le « mouvement écologiste« , mise en question ou raison sociale est paru dans La Gueule Ouverte n° 21, Juillet 1974.

En décembre 1974, Aline Bayard et Raymond Bayard, fondateurs de Maisons Paysannes de France, ont témoigné des manipulations auxquelles ils résistaient dans leur association et dans l’ensemble du mouvement écologiste. Comme Bernard Charbonneau, ils dénonçaient la récupération et le détournement du mouvement effectués à l’occasion de « la campagne Dumont » (mai/juin 1974).

en 2013

l’effondrement continue

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