L’exemplaire destruction d’une tête de bassin versant

Un extrait de L’Eau Perdue de Saint Gengoux le Royal (http://planetaryecology.com/le)

Comment en sommes-nous arrivés à la pollution généralisée des eaux et des sols, à l’effondrement des populations d’insectes, d’oiseaux et de mammifères, à la dérive climatique, à l’eau rare et chère… bref à l’effondrement que chacun peut maintenant constater ?

 

 

«Dans nos pays de l’Europe civilisée où l’homme intervient partout pour modifier la nature à son gré, le petit cours d’eau cesse d’être libre et devient la chose de ses riverains. Ils (…) l’emprisonnent entre des murailles mal construites que le courant démolit; ils en dérivent les eaux vers des bas-fonds où elles séjournent en flaques pestilentielles; ils l’emplissent d’ordures qui devraient servir d’engrais à leurs champs; ils transforment le gai ruisseau en un immonde égout
Histoire d’un ruisseau, Elisée Reclus, 1869

1 siècle après, la Terre était encore en assez bon état. Il y avait encore place pour l’espoir. Mais de nouvelles agressions massives et les projets d’exploitation mondialisée avaient soulevé l’inquiétude et fait se lever partout le mouvement écologiste et d’autres mouvements critiques et alternatifs à la civilisation imposée par le capitalisme.

Une cinquantaine d’années plus tard encore, la situation est dramatique.

Pourquoi les alertes n’ont-elles pas été écoutées ?

Comment l’aveuglement n’a-t-il pas cessé de progresser ?

Comment les profiteurs-pollueurs-destructeurs ont-ils pu s’affranchir de toute régulation ?

L’exemple d’un petit village, mais de longue et belle histoire et qui avant d’être dégradé a, lui aussi, connu un éveil remarquable il y a 50 ans, peut, peut-être, nous aider à comprendre.

 

 

50 ans de destructions

Une quarantaine d’années d’information et de tentatives de sensibilisation, d’initiatives constructives, de résistances aux projets destructeurs. Et… rien n’y a fait. Les destructions n’ont cessé de progresser.

 

 

L’ancienneté de la défense du bien commun

 

Entre beaucoup d’autres curiosités, une révélation qui suscite beaucoup d’interrogations…

 

Le bien commun mis à nu

 

Comment la démocratie divorce d’avec le bien commun

 

 

Une quarantaine d’années car la dernière alerte pour l’eau, le patrimoine architectural, la vie de la campagne et du village (2007-2017), s’inscrit dans la continuité des actions qui l’ont précédées, au moins depuis 1973 :

« En 1973, un espoir naquit. Une association de sauvegarde et de mise en valeur se constituait, sous l’impulsion de quelques jeunes du pays. Grâce à l’impulsion de l’Union R.E.M.P.A.R.T., où sont affiliées les équipes qui ont sauvé également l’église du Puley et celle de Saint-Hyppolite, un chantier de jeunes bénévoles s’ouvrait en août 1973 et commençait le dégagement et la consolidation des remparts. Dans le même temps, des relevés architecturaux était commencés, afin d’avoir un programme d’ensemble permettant d’aboutir à une proposition permanente de sauvegarde. Cet effort se poursuivait en 1974, avec la restauration des voûtes d’une ruelle médiévale, quelques travaux aux remparts, et la poursuite de l’étude de la ville. (…) »

J.-P. Thorreton

Sites et Monuments octobre – novembre – décembre 1974 – n°68, revue de la Société pour la Protection des Paysages et de l’Esthétique de la France (SPPEF), pages 34, 35, 36

RENAISSANCE VAUBAN A MAUBEUGE – CHARTRES – NANTES – ILE EN PERIL – SALIES-DE-BEARN – MILLAU-EN-ROUERGUE – SAINT-GENGOUX-LE-ROYAL.

C’est grâce à la ténacité d’une personne du collectif de sauvegarde que ce document a été découvert en 2016, au hasard d’une énième recherche.

 

 

L’ancienneté de la défense du bien commun

 

La découverte de l’antériorité, non pas d’une alerte, mais de plusieurs alertes similaires a été un choc pour les défenseurs d’aujourd’hui. D’un coup s’ouvrait une perspective de plusieurs dizaines d’années qui révélait beaucoup de choses, surtout sur ce qui avait été soigneusement caché. Cela rendait encore plus faibles et curieuses les objections relatives au non-engagement de la population actuelle. Surtout, cela mettait plus en évidence la duplicité de ceux qui dénigraient la nouvelle alerte pour la décourager. En 8 ans 1/2 de contacts et d’actions de sensibilisation, personne ne nous avait parlé de ce précieux témoignage. Ni de beaucoup d’autres choses, d’ailleurs. Pas même celles et ceux qui connaissaient très bien les informations qui auraient permis de mener une action plus efficace. Cela n’était, donc, pas seulement de perte de mémoire qu’il s’agissait, mais d’une omerta en rapport avec la dégradation d’ensemble ; à la fois cause et conséquence.

Car le long temps ne pardonne pas. Il montre les variations et les constantes. Il trahit les mensonges et les dissimulations. Il met en relief les évolutions et les régressions. Et, là, c’est d’une impressionnante régression qu’il s’agit.

 

 

 

Nous n’avons retrouvé trace que d’une association : Villa Vallis (dissoute en janvier 2006). Est-ce la même dont Jean-Pierre Thorreton a observé les premiers pas en 1974 ?

Plusieurs des actions de Villa Vallis :

– récupération et restauration de la Tour des Archers,
– projet de réaliser des jardins médiévaux entre la Tour et la Cité (une idée équivalente à celle proposée il y a 10 ans, sans connaissance de la première),
– opposition au projet de détruire les maisons de tanneurs,
– défense de l’îlot médiéval de l’Abondance menacé de destruction (pour faire un parking !),
– création d’une fête médiévale,
– création du marché de nuit,
– opposition au projet d’implantation d’un grand supermarché, avec services, entre la Tour des Archers et la Cité médiévale, etc.

Mais si l’action des dix dernières années correspond exactement à l’esprit des actions précédentes, elle s’est développée dans un contexte complètement changé (1).

Au moins depuis 1973, car le mouvement observé par Jean-Pierre Thorreton n’est pas né de rien. La qualité et la force des actions qu’il décrit révèlent une préparation, probablement d’autres actions, et une longue prise de conscience. Déjà, une dizaine d’années auparavant, au début des années 1960, sinon dans les années cinquante, le projet de combler le canal du XVIIIème siècle où coulait le Ruisseau de Nolange dans la cité, et de détourner l’eau vidée de toute vie dans un égout, avait suscité une forte opposition (2). Et il est vraisemblable que le déplacement de la décharge municipale en haut du Vallon de Manon, de façon à polluer la source historique de la cité médiévale, ne s’est pas fait sans éveiller les critiques !

Depuis, plusieurs mouvements se sont succédé, parfois en ignorant les efforts de ceux qui les avaient précédés. C’est le cas du dernier collectif qui a presque lutté 10 ans. Mais rien n’y a fait !

Quand est né le dernier collectif, la proposition permanente de sauvegarde avait été moquée, méprisée et enterrée, effacée des mémoires. Comme le craignait JP. Thorreton, l’architecte du patrimoine qui témoignait dans la revue Sites et Monuments, presque tout ce que les uns et les autres voulaient préserver pour revaloriser l’ensemble de la cité médiévale et sa campagne avait été détruit avec application :

  • Le faubourg renaissance des Tanneries avec les maisons de tanneurs et l’ancien hospice aux colonnades,

  • l’enceinte du Couvent des Ursulines avec ses portes ouvragées,

  • un pâté de maisons médiévales remarquables proche de l’église classée, au coeur de la zone de protection (l’îlot de l’Abondance),

  • les ruisseaux avec leurs ripisylves au nord et au sud de la cité,

  • les fossés du mur ouest et le canal du XVIIIème siècle où coulait, depuis, le Ruisseau de Nolange dans sa traversée de la cité, etc.

démolis, dépecés, comblés, rasés, l’eau polluée conduite dans les égouts, dévastés. Sans s’étendre sur les innombrables dégradations du bâti traditionnel ! Une invasion de vandales n’aurait pu faire mieux.

Et les nombreuses sources, les rivières, les mares, et leurs populations, empoisonnées, détruites. Et les haies, et les chemins creux, et les bois, et la majeure partie de la campagne, saccagés. Et, maintenant, un nouveau remblais est construit (parking et supermarché) au sortir du Faubourg des Tanneries dans le lit même du ruisseau sacrifié, détruisant du même coup le paysage, un espace naturel proche des habitations, une terre favorable au maraîchage – une richesse ! – pour en faire un dépotoir de banlieue.

 

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Entre beaucoup d’autres curiosités, une révélation qui suscite beaucoup d’interrogations…

 

L’association Villa Vallis avait déjà sauvé le même endroit (le Pré A l’Agasse) du même projet (avec le même promoteur) au début des années 1980. L’association avait mené différentes manifestations et, surtout, lancé une pétition qui avait recueilli 900 signatures – dans une commune de 1000 habitants ! Le succès de cette pétition est d’autant plus étonnant que beaucoup de ses signataires ont, cette fois, laissé faire et n’ont rien dit au nouveau collectif de sauvegarde, s’ils n’ont pas basculé dans le camp du promoteur.

Encore plus étonnant : suite à la pétition, les Bâtiments de France ont classé cet espace naturel, précieux à double titre, en zone protégée (Zone de Protection du Patrimoine Architectural, Urbain et PaysagerZPPAUP). Or, cette fois, les Bâtiments de France se sont bien gardés de répondre au collectif. Mieux encore, comme nous l’a précisé l’opposition municipale, pour autoriser la relance du projet repoussé une trentaine d’années auparavant, il faut donc que le Pré A l’Agasse où passe le ruisseau ait été déclassé de façon expresse, sans procédure (toujours longue), sans révision du POS et sans enquête publique !

Comment ?

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la progression irrésistible du désastre annoncé

 

La cité médiévale y a perdu toutes ses eaux vives (la raison même de l’installation des hommes dans ce lieu), l’essentiel de son caractère et presque toute sa biodiversité. Les anciens seraient épouvantés de voir ce qu’est devenu ce qu’ils avaient construit et su préserver.

La cité n’est pas tombée de Charybde en Scylla par hasard. Au début de la dernière action, il n’a pas fallu longtemps pour s’apercevoir que l’intérêt pour le patrimoine, pour les biens communs, était mal vu. Idem pour l’histoire récente : il n’y a pas eu transmission de la culture locale et de la mémoire des événements. Au contraire ! L’enquête de terrain a révélé une dissimulation généralisée : dissimulation de l’état des eaux et de leurs milieux avant les pollutions et les destructions, dissimulation des destructions patrimoniales, « perte » de la mémoire des chantiers néfastes… Interrogés sur le passé récent de la commune, la plupart semblaient frappés d’aphasie. Même les inondations étaient dissimulées ! Même les plus récentes figurant au Journal Officiel. Elles étaient carrément niées parmi les élus et leur entourage. Tout comme l’existence du ruisseau dans l’espace convoité par la grande distribution. « Jamais vu d’eau là ! » a osé affirmer un ancien en montrant l’emplacement du ruisseau sacrifié auprès duquel il avait vécu plus de la moitié de son âge, quand le ruisseau coulait libre et plein de vie. Mais, un peu plus tard, il avouera avoir été de ceux qui avaient voulu la destruction du ruisseau… Le ruisseau de son enfance, celui le long duquel il avait joué, où il avait profité de l’ombre de sa superbe ripisylve arborée, où il avait pêché, où il avait cueilli le cresson (devant la ferme de ses parents), celui que ses parents et les parents de ses parents, et une lignée de longue culture, lui avaient transmis en bonne santé, avec son eau bonne à boire, ses écrevisses, ses poissons, ses libellules… Comment cette rupture avec une culture séculaire et cette volonté féroce de destruction du bien commun avaient-elles pu naître, grandir et s’imposer ?

Il a fallu beaucoup de patience et de recoupements pour retrouver des traces de ce qui s’était passé il y a seulement 30 ou 40 ans, et moins ! Et encore, l’omerta a empêché la communication de documents et l’échange avec les prédécesseurs. Comme par hasard, cet entretien de l’ignorance cultive le décrochage des nouvelles générations et favorise la propagande des projets les plus nuisibles, telle cette implantation de supermarché dans le lit du ruisseau qui avait été repoussée par les précédentes mobilisations.

 

 

Le bien commun nu

 

Les prédécesseurs des défenseurs des années 2000-2010 n’avaient pas pu bénéficier d’autant de lois, de règlements, de circulaires encadrant l’action des fonctionnaires et des communes, et d’institutions dédiées. Mais on voit qu’avec beaucoup plus de protections apparentes le résultat est le même. Et même pire ! Deux exemples :

  • Début 1980, l’administration préfectorale, qui était sous l’autorité du ministère de l’environnement et en charge de la protection des ruisseaux, a elle-même supervisé la destruction du ruisseau au sud de la cité. Aujourd’hui, avec plusieurs lois de protection en plus, la même administration a appuyé le projet de station-service et de supermarché – avant de faire in extremis machine arrière sur la station-service.

  • Les Bâtiments de France avaient classé le Pré A l’Agasse après le succès de la pétition de l’association Villa Vallis. Ils l’ont déclassé en dédaignant l’action du collectif de sauvegarde.

D’une manière générale, cette fois rien n’y a fait. Ni la nullité du permis de construire niant la présence du ruisseau. Ni l’information, ni les démonstrations et les projets alternatifs, ni les rappels à la loi… La loi ? La loi sur l’eau et les milieux humides (LEMA), la loi sur la biodiversité, les circulaires ministérielles, les recommandations de l’Europe, les injonctions des régions… Superbement dédaignées par tous, et d’abord par les administrations en charge de les faire respecter :

Ministère de l’Environnement,

Direction de l’Environnement de la Commission Européenne,

Bâtiments de France (la zone est classée),

Onema,

administration préfectorale,

SDAGE,

comité de bassin,

ZNIEFF,

DREAL et Continuité Ecologique,

Schéma Régional de Cohérence Ecologique,

Stratégie Régionale pour la Biodiversité,

etc

D’abord motivés et même désireux de travailler avec le collectif, les techniciens de l’EPTB (Etablissement Public Territorial de Bassin https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89tablissement_public_territorial_de_bassin) ont été aussitôt contrariés dans leur élan par les élus – tous (le retournement a été rapide et brutal). Les compétences de l’EPTB ont fini par avouer leur impuissance.

L’Agence de Bassin RMC a d’abord soutenu et publié deux articles, puis s’est totalement effacée en prétextant l’impuissance (http://www.sauvonsleau.fr/jcms/c_7681/l-eau-perdue-de-saint-gengoux—-et-la-degradation-de-la-qualite-des-eaux-de-l-aval#.Wltelta4Bpo / http://www.sauvonsleau.fr/jcms/c_7716/un-ruisseau-a-sauver-d-urgence–le-nolange#.WltgJNa4Bpo).

Même le Pays d’Art et d’Histoire a été détourné de sa vocation première par des intérêts hostiles à la préservation écologique et patrimoniale.

 

Toute cette armada impressionnante s’est évanouie d’un coup sitôt qu’il s’est agit de sauver le ruisseau et la tête de bassin versant – et l’eau de tout l’aval d’une pollution déjà importante et bientôt augmentée. Evidemment, cela n’est pas faute d’information ni de compétence. Ces structures fourmillent de compétences et disposent de toutes les armes pour agir. Pourtant, la plupart des portes sont restées closes, les courriers sans réponse, les participations sans lendemain, et les rares interlocuteurs ont tous disparu (seuls, trois ont eu la correction de s’excuser en disant l’impuissance de leur institution à faire évoluer une situation bloquée) ! Unanimité et coordination. Comme s’ils obéissaient tous au promoteur.

A noter encore, l’incroyable carence des contrôles d’implantation des supermarchés qui auraient interdit cette réalisation à 300 mètres seulement des commerçants locaux, à l’entrée d’une cité médiévale, donc en la défigurant complètement, si la surface annoncée avait été supérieure de… 10 mètres carrés* ! La surface commerciale avoisine en effet les 1000 m², cela pour 1100 habitants (sans compter le parking polluant).

  • Car, en profitant d’une législation complaisante, la CDAC (Commission Départementale d’Aménagement Commercial) et la CNAC (Commission Nationale d’Aménagement Commercial) qui refusent ce genre d’installation dégradante pour le commerce local, le paysage et les milieux aquatiques, ont été shuntées.

 

Seul résultat de l’action, la station-service amphibie prévue avec ses cuves plongées dans la nappe phréatique d’accompagnement du ruisseau, exactement dans la zone la plus inondable, ne sera pas construite. Remise aux normes, elle restera là où elle était, là où il était absolument impossible de la laisser – à cause, justement, des nouvelles normes (le choeur des élus). C’était quand même trop gros.

 

Depuis la pollution de la Source de Manon par la décharge municipale placée exprès en haut de son vallon (et son abandon qui a fait entrer les intérêts privés dans la gestion municipale de l’eau), cela n’a été qu’un enchaînement de saccages profitables à des intérêts dissociés du bien commun, surtout étrangers au territoire (SAUR, Lyonnaise des Eaux, banques, grande distribution, Veolia…). Les uns préparant les autres. Ainsi, en 1981, à la sortie sud, la destruction complète du ruisseau de la cité préparait l’implantation du supermarché à laquelle Villa Vallis s’est opposée avec succès… 1981-2017, jolie continuité qui laisse deviner l’étendue des alliances intéressées déjà développées à l’époque et entretenues depuis. Chaque nouvelle destruction aggravant la dévalorisation de la cité et de son environnement, aggravant l’oubli de ce qui a été, et l’ignorance, et la perte de conscience des habitants qui paraissent s’être accoutumés à cet enchaînement.

La différence est, en effet, spectaculaire entre l’intérêt pour le bien commun et la capacité de mobilisation manifestés dans les années 1970, encore dans les années 1980 (début du repli individualiste), et maintenant. Pendant les années 2000 et 2010, il a été extrêmement difficile de susciter un intérêt (fugitif) pour l’eau et ses milieux, pour les autres patrimoines aussi, donc pour l’identité et la vie de la cité médiévale et des alentours. La défense de la cité n’a réveillé aucune véritable volonté ; tout particulièrement chez les jeunes (inexistants) et les associations régionales et nationales (étrangement fermées, ou apathiques, ou hostiles ?) (3). C’est aussi pourquoi la découverte des mouvement précédents a beaucoup étonné les défenseurs d’aujourd’huisurtout le fait qu’ils étaient animés par des « jeunes du pays » ! Les nouveaux habitants et les retraités revenus au pays, lanceurs et animateurs de cette dernière alerte, avaient donc mis tout naturellement leurs pas dans ceux des désormais anciens des vieilles familles (quand ils étaient jeunes !).

Cela n’a pas empêché de nombreuses manifestations d’hostilité s’affichant sans complexe, fortes de l’apathie voire de l’assentiment de la plupart. Elles ont témoigné du développement d’un entêtement forcené à ravager les principales richesses de cette petite cité. Plus précisément, l’impressionnante série de destructions du bien commun condensée ici en une soixantaine d’années atteste d’une intensification sans précédent d’une prédation ne visant qu’à réaliser des profits immédiats au détriment de tous et de l’avenir.

 

 

 

Comment la démocratie divorce d’avec le bien commun

 

Malheureusement, le naufrage de cet endroit n’est pas simplement un mauvais exemple. Cette histoire condense les erreurs et les malfaisances développées à peu près partout pendant la même période – les « trente glorieuses » et la suite où les spéculateurs ont dicté la dérégulation économique, écologique et sociale, les politiques industrielles et les orientations technologiques, tout en faisant dire à des chiffres manipulés le contraire de ce qu’ils organisaient méthodiquement : le détournement de l’argent public et la mise à sac du bien commun, la spoliation des activités (4), et l’exploitation à mort du vivant – une authentique décroissance.

Il était encore possible de sauver, de réhabiliter et de relancer sur des bases saines. C’est ce qui a été plusieurs fois proposé à Saint Gengoux depuis les années 1970, et probablement avant. Mais, alors que, enfin, les vigies officielles s’aperçoivent de l’effondrement du vivant (populations aquatiques, amphibiens, insectes, oiseaux… *), cela du fait des mêmes pratiques poursuivies ici sans faillir, les solutions ont toutes été rejetées avec mépris – un mépris vertical – par des gens qui semblent ignorer la notion même de bien commun et plus encore ses dynamiques ; ou que, seule, leur « réussite matérielle » motive. Aucune marque d’intérêt pour leur propre environnement et son histoire, comme incapables d’appréhender l’ensemble du problème, ils se sont montrés indifférents à l’écologie, au patrimoine hérité de leurs anciens, et imperméables aux signaux d’alerte tout aussi puissants ici qu’ailleurs. Une incapacité qui trahit surtout un parti pris soudé par des intérêts à très court terme. Le plus remarquable est qu’il s’agit évidemment de la plupart de ceux qui briguent le pouvoir politique, et de leurs soutiens (évidemment, car ce sont eux qui ont décidé ou couvert toutes les destructions). En effet, depuis le sacrifice de la source historique qui alimentait la cité (Manon), le divorce du système politique avec l’intérêt général est quasi constant et l’on a vu, cette fois encore, la plupart des élus entraver l’action des institutions. 50 années d’alertes, de résistances, de démonstrations et de propositions n’y ayant rien changé, il est patent que ce système dérive parce qu’il peut être aisément détourné et ne comporte aucun réel moyen de régulation protégeant le bien commun. A plus forte raison parce que ce bien commun n’est pas une propriété exclusive des locaux qui décident ou laissent faire sans se soucier des autres et des conséquences. Il est le bien commun de tous car son influence bénéfique s’étendait très loin de la tête de bassin, très loin de Saint Gengoux, et que sa destruction est dommageable sans limitation de temps et d’espace.

 

* sur la raréfaction spectaculaire des insectes dans la région : Les guêpes témoins de l’effondrement ?  https://renaissancerurale71bis.wordpress.com/2016/09/11/les-guepes-temoins-de-leffondrement/

En une dizaine d’années, le temps même de cette alerte, les populations se sont effondrées. Raréfaction et dégénérescence des papillons. Quasi disparition des libellules. Régression vertigineuse des insectes pollinisateurs. Il n’y a plus d’insectes attirés par les lampes le soir venu !

 

Dans ce village et alentour, seulement pendant les 10 années de la dernière action, il y a eu une chute spectaculaire des populations d’insectes et d’oiseaux – sans même se pencher sur le cas des habitants plus discrets de la campagne (5). Mais c’est bien pire sur le long temps des résistances maintenant connues ! On est pris de vertige en comparant la misère écologique d’aujourd’hui et la biodiversité d’avant le saccage du ruisseau dans sa traversée de la cité (début 1960), hier des écrevisses et des poissons partout, et aujourd’hui la disparition des guêpes durant tout un été. Les pertes apparaissent si considérables qu’il n’est pas exagéré de parler d’effondrement et d’une désertification faisant écho à l’autre désertification (commerciale, médicale, etc.).

Depuis une quarantaine d’années et plus, les luttes pour sauver cette cité médiévale et son écosystème ont évolué (ou plutôt régressé) comme d’autres alertes, comme celle de l’amiante et des autres polluants, comme l’alerte écologiste… Cela n’est pas une coïncidence. Comme pour les mobilisations villageoises, rien n’a été épargné pour que les alertes de grande ampleur échouent à faire entendre raison. Le parti du profit personnel et immédiat contre la vie a remporté chacune des batailles en bernant tout le monde, puis en s’efforçant de tout effacer derrière lui. Cela laisse peu d’espoir sur la possibilité d’une rémission. Seul un miracle pourrait sauver la situation !

L’exemple de ce bel endroit systématiquement saccagé révèle la déculturation et la prostration devenues communes, le bluff des protections institutionnelles et l’impossibilité d’empêcher la progression du désastre.

ACG automne 2017

 

(1) …en dépit des espoirs soulevés par la création d’un Pays d’Art et d’Histoire (entre Cluny et Tournus) qui, initialement, s’inscrivait dans le même élan, mais dont l’action a été entravée, en particulier le projet d’un Plan de Paysage pourtant lancé sur de bonnes bases – sans doute trop bonnes pour les intérêts qui saccagent le paysage (http://www.pahclunytournus.fr/documents/portal651/pah-diagnostic-indentification-du-vivant.pdf).

 

(2) Alors, entre autres vies précieuses qui, aujourd’hui, lui vaudraient un classement immédiat, le ruisseau abritait encore une population d’écrevisses à pied blanc (Austropotamobius pallipes).

 

(3) A l’époque, Maisons Paysannes de France s’enorgueillissait d’être une composante du mouvement écologiste de la nouvelle gauche* (New Left). Mais pendant les 10 années de cette action, il a été impossible d’intéresser les héritiers des compagnons de l’époque à la sauvegarde du patrimoine et de son environnement. Ce seul décrochage dit l’importance du changement en moins de deux générations, et son sens !

* http://planetaryecology.com/1974-12-lettre-daline-bayard/

 

(4) dépossession des activités productrices autonomes (à commencer par l’agriculture, l’artisanat, le commerce), dépossession des « marchés » (comme ils disent)… Comme ils le font jusque dans les écosystèmes complexes, par exemple les forêts tropicales primaires : déculturation des populations, spoliation, écocide, réduction drastique de la diversité économique pour concentrer entre leurs mains au moins une partie de la multitude des échanges préexistants. Car la seule valeur économique des activités « durables » contrôlées par les populations est supérieure – bien supérieure – à l’exploitation forcenée et à court terme. Ce qui, bien sûr, n’intéresse pas les prédateurs qui ne veulent que s’approprier même s’ils ruinent la planète.

 

(5) Démonstration de haine du vivant s’il en est, la plupart des nids d’hirondelles ont été détruits depuis les années 2000.

 

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